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12 Jan 2010 

Depuis le mois de juillet 2009, la mission parlementaire sur le port du voile intégral, le niqab, a multiplié ses auditions de grands pontes du gouvernement qui tous se sont ralliés à un camp ou à un autre autour du thème : faut-il ou non envisager l’interdiction (par une loi) du port du voile intégral sur la voie publique en plus du système de protection de la laïcité qui existe déjà ?

Les acteurs de la scène gouvernementale les plus enthousiasmés par l’idée d’une interdiction générale ont finalement fait marche arrière, mais l'idée demeure encore dans la tête de certains. Les défenseurs de l’adoption d’une loi de prohibition générale du voile intégral sur la voie publique, dont M. Copé, se sont notamment fondés sur les dires du seul juriste entendu par la commission et qui semble penser qu’au nom de l’ordre et de la sécurité publique, on peut justifier l’interdiction légale de toute dissimulation du visage sur la voie publique (autrement dit quasi partout dehors).

Alors, là, je m’interroge. Quand on évolue dans les hautes sphères du pouvoir, l’oxygène raréfié (dû à cette extrême hauteur) flingue-t-il systématiquement les connexions neuronales ou n’y a-t-il pas un espoir que l’un de ces alpinistes de la théorie légale et de la décision politique puisse conserver au moins un peu d'intégrité neurologique ? Bref, n’y a-t-il pas moyen qu’ils récupèrent un peu de cerveau ?

Parce qu’à cette question de la possibilité d’une interdiction légale qui trotte encore dans leur tête et les rend tous si dubitatifs, comme autant de poules politiques qui auraient trouvé un couteau législatif, un étudiant en première année de droit, même particulièrement médiocre, même particulièrement fêtard, aurait pu tout de suite répondre : Non.

Ah oui mais, nous explique-t-on (« nous », le peuple, qui sommes si débile et à qui il est important d’expliquer les choses), il s’agit d’une part de sauver la femme d’un asservissement et d’une dégradation de sa dignité par une interprétation fondamentaliste d’une religion et d’autre part, parce que personne ne souhaite que cette pratique s’installe sur le territoire (CF Le monde.fr «  interdiction du niqab, la droite reste divisée sur la nécessité d’une loi »).

Donc, toi aussi, fait joujou avec les amalgames. Prendre une loi d’interdiction générale du port du niqab sur la voie publique au nom de la sécurité nationale et de la dignité de la femme, implique que la loi sait (mieux que les femmes qui se voilent donc) ce qui ressort de la dignité de la femme et de sa liberté d’expression. Bref, la loi se mettrait alors à dire à chaque femme comment elle doit se comporter dans la rue, car chaque femme voilée l’est forcément contre son gré et contre sa liberté. Pire l’Etat laïc (enfin, il me semble avoir entendu que la France l'était), qui ne doit juger aucune religion comme étant meilleure qu’une autre, se mettrait à considérer ce signe d’appartenance religieuse comme forcément indigne pour la femme, sous couvert d’une définition objective du mot dignité. En conséquence, la loi se substituerait soudain aux choix personnels de chacun de se vêtir de la manière dont il veut dans la rue et de mettre en pratique tel ou tel dogme religieux de la façon dont il l’entend.
 
Allons donc ! Nous explique-t-on toujours. Tout ceci est une question de sécurité nationale ! Certes, des fois que l’un d’entre nous se soit rappelé de la définition d’un Etat laïc qui doit respecter la liberté de religion, on nous agite sous notre nez de citoyen demeuré le spectre effrayant du terrorisme et de la sécurité publique. Sous le niqab, on peut dissimuler des armes et on ne voit pas le visage de la femme. Entièrement d’accord sur ce point, c’est un fait évident. Mais alors… Soyons réellement sécuritaires… Et sous le grand manteau large et informe d’un vêtement gothique ? Sous la longue toge d'un moine bouddhiste ? Sous la robe ample de l’adepte d’une secte ? Depuis quand la laïcité fait-elle la différence entre les pratiques religieuses et leur signes distinctifs ? Depuis quand l’Etat laïc hiérarchise-t-il une pratique religieuse par rapport à une autre, lui qui n'a même été foutu de dissoudre une secte identifiée par lui comme nocive et coupable de pratiques économiques illégales, largement dénoncée comme portant atteinte à la dignité de ses membres ?

Nous avons érigé en principe constitutionnel l’interdiction d’une personne de disposer d’une autre ou de l’assujettir sans son consentement. Comment justifier que l’Etat se permette de légiférer sur un choix qui demeure personnel de pratiquer sa religion et dont on ne peut pas prouver à tous les coups qu’il est imposé  ? Se précipiter sur une femme voilée dans la rue et la dévoiler sous peine de sanction n’est-il pas justement une façon de l’avilir et salir sa dignité, si elle a fait le choix de se voiler ? Qui est l'Etat pour juger si le fait de se voiler entièrement est une bonne ou une mauvaise façon d'aimer un Dieu  ? Et comment enfin expliquer à cette femme qu’on tolère la toge d’un bouddhiste tout aussi ample ou qu’on tolère le port du masque à gaz d’une esthétique fétichiste tout aussi dissimulateur pour le visage, mais pas son voile à elle ?

La laïcité, mesdames et messieurs les alpinistes de la politique dont le cerveau est gavé d’un oxygène vicié de pouvoir et d’avidité électorale, c’est un principe qui protège les citoyens contre un Etat qui déciderait de privilégier une pratique religieuse par rapport à une autre en exigeant que sa vision soit imposée à ses citoyens. La laïcité implique justement la liberté de religion mais en aucun cas, elle n'oblige le citoyen à être, lui, un laïc. Un fonctionnaire ne doit pas porter de signes distinctifs d’appartenance à une religion dans l’exercice de ses fonctions car il représente l'Etat laïc et sa neutralité. Mais une fois sorti dans la rue, au nom de quoi lui interdirait-on de s’habiller comme il l’entend et de faire valoir sa religion qu’il a le droit de pratiquer en tant que citoyen d’un Etat laïc  ?

Je suis une fervente défenderesse de ce principe, je suis résolument contre le risque de prosélytisme chez les personnes qui ne sont pas encore en capacité d’utiliser pleinement leur libre arbitre comme les enfants dans le cadre scolaire, je suis contre les signes ostentatoires d’appartenance à une religion, à un mouvement philosophique ou idéologique au sein des institutions de l’Etat parce que ce serait remettre en cause le principe de neutralité laïque. Mais ne mélangeons pas tout ! En aucune façon, nous ne devons même tolérer que des institutionnels aient pu imaginer pouvoir prendre une loi d’interdiction générale de port d’un vêtement sur une voie publique. La laïcité n’a jamais eu pour vocation de remettre en cause la liberté religieuse et la liberté d’expression. Et l'étendard de la sécurité nationale, au demeurant bien réel et essentiel, ne doit pas justifier que l’Etat se substitut dans la rue aux choix personnels qu’un individu à le droit de faire. On ne doit pas se servir de la laïcité comme une arme contre la montée d’un certain fondamentalisme religieux, ce n’est pas sa vocation !

La laïcité n’a jamais signifié l’inquisition républicaine dirigée contre une catégorie particulière d'individus. La laïcité ne stigmatise pas, elle protège le pluralisme religieux et idéologique en ne pratiquant aucune discrimination. Faisons la différence entre un professeur de l’éducation nationale voilé qui donne donc une couleur religieuse à l’Etat et doit être sanctionné pour ça et une liberté de pratique dans la rue. Par pitié…Evitons les amalgames.

Parfois…Ce serait bien que les hauts décideurs se souviennent que tout en bas, aux pieds de leur montagne, nous ne sommes pas des abrutis décérébrés et que nous savons aussi lire une définition. Bref qu’à moment ils réalisent que lorsqu’ils nous servent leurs lanternes, nous voyons bien qu’il s’agit de vessies. Mais peut-être qu’eux…ne l’ont-ils pas vu ?

 

 


Le chat · 68 vues · 3 commentaires
Catégories: les pensées du chat
10 Jan 2010 

Et voilà une nouvelle prose engagée toute personnelle à deux after eight ( je déteste les cacahuètes) que je me permets de soumettre à votre sagacité encore une fois ^^. (Là c'est du lourd, sachez que je me prosterne d'avance aux pieds de celles et ceux qui auront la patience de me lire jusqu'au bout  ! !). Ca fait donc quelques temps que je me pose une question (qui me stresse vachement, mais un rien de questionnement me stresse XD) concernant certains comportements sociaux sur le web et plus particulièrement sur les forum, les LJ, les blog et autres fenêtres personnelles du Net.

 

Ma question récurrente du moment, c'est  : est-ce que le net a accouché de nouvelles tyrannies, celles du phénomène de mode, celles de la notoriété virtuelle, celles du nombre de connexions, du nombre de fav, de nombre "d'amis", du nombre de post ? Est-on en train d’assister à l’émergence d’une nouvelle nature de "tyran" politique, social, philosophique, moral ou artistique, légitimé par le nombre de consultations d’une page de blog, de site internet ou de téléchargement et qui nous manipulerait en jouant sur le phénomène de pression de groupe ?

 

Et pour être précise (autant que je peux lol), ce que j'entends par nouveau tyran du web, c'est un groupe ou une personne qui, par le biais d'une tribune virtuelle que sa notoriété dans son domaine lui assure, véhicule, influence, manipule, détruit ou glorifie tout ce qui représente son seul intérêt et qui tend à prouver l'efficacité de sa puissance.

 

Et vous allez vous dire (ou pas, je sais que certaines ont la gentillesse de trouver mes délires existentiels assez divertissants XD)  : « mais à part en raison de sa consommation récurrente d’alcool et d’after eight (si, si c’est addicitif), pourquoi ça la travaille autant cette question ? ».

 

Ben en fait, ça me travaille parce que d'une part, je mange beaucoup d'after eight et d'autre part, parce qu’à l’époque où le net a explosé et où on a assisté à l’explosion de l’ouverture des LJ, des blog des forums, les sociologues y ont vu l'avènement du dernier espace d’expression pure de la démocrate, l’ultime lieu d’exercice de la liberté de pensée et de son libre arbitre. Le net a révolutionné la façon dont les gens pouvaient partager et diffuser leur absolue liberté d’expression dans tous les domaines, à tous les moments et de toutes les façons. Les LJ, les blog, les forums avaient été pensés pour permettre à toutes les personnes (même celles coincées dans le trou du biiiip de la Creuze) dotées d'une connexion de pouvoir propager ses idées, ses points de vues, ses messages, ses découvertes, sa morale ou son éthique grâce à un support relativement facile d’accès et surtout ouvert à tous les autres connectés. Bref, le net permet à tout être humain d'avoir une chance de se constituer une tribune, de rallier des fans, des supporters, des adeptes dont le nombre est de fait quasi illimité. Là où, auparavant, il fallait donner un rein pour obtenir une expo dans une galerie d’art connue, ramer avec des cure-dents à contre courrant en mer du nord pour qu’un éditeur connu vous remarque et vous fasse de la publicité à la FNAC, là où il fallait un porte-voix (efficace hein, pas le truc qui fait du bruit du genre «  shrrick allooooons ennffaaa shhfrrrriiiiiik bordel shooooorrrrriiiikkkk à mooooort hsuuuuusssshirritk ») et une grosse place publique, c’est-à-dire pas la place du marché de Belfort, maintenant, il suffit d’avoir un seul blog, un seul LJ, un seul site ou un forum connu et vous pouvez impacter l'opinion et les émotions de millions de gens.

 

Alors là, vous voyez où je veux en venir ? Nan ? Pourtant avec de l’alcool et des after eignt, c’est super limpide dans ma petite tête de piaf XD. Le revers de cette médaille toute dorée à l’or fin de la liberté totale et absolue d'expression, c’est le potentiel incroyable de création d'ego surdimensionnés par ces tribunes internationales et donc potentiellement aussi la création de tyrannies virtuelles à portée de clic ou de post.
 

 

Résultat …Cette profusion de liberté d'expression qui permet à chacun de chercher des informations aussi diverses et variées que possible pour se forger sa propre opinion est-elle en définitive si neutre et conservons-nous réellement la toute jouissance de notre libre-arbitre au milieu de toutes ses luttes d'influence et de cours ? Les nouveaux tyrans virtuels ne bénéficient-ils pas justement d'un pouvoir bien plus grand que leurs prédécesseurs, porté par leur tribune de masse virtuelle qui relaye et multiplie à l'infini leurs idées et leur propagande  ? Bref disposons-nous encore d'un pouvoir d'appréciation si grand qu'on le pense dans nos opinons à propos du traitement de l'information sur le net ?

 

Concernant le phénomène de pression de groupe et de masse, j'ai hélas une opinion assez pessimiste sur le sujet quand je vois la façon dont la "netsphère" traite des sujets généraux d'actualité ou quand je vois le comportement de certains artistes, tout domaine confondu, sur leur espace virtuel. La façon dont leur tribune s'enflamme à échelle mondiale, la façon dont elle réagit d'une seule manière sans plus aucun discernement rationnel a tendance à me terrifier. Si les sociologues parlent d'une nouvelle voie pour la démocratie, il est à craindre que le net soit aussi une nouvelle voie pour la manipulation de masse. Si on prend les sujets, que je considère comme graves car ils impactent la politique donc la vie des citoyens, tels que la pandémie grippale, les traitements de l'information relative à l'un de nos ministres pour le contenu tendancieux d'un roman précédemment publié ou encore la candidature politique du fils du président de la République, on se rend vite compte que des pans entiers de la "netsphère" ont drainé des opinions de masse manipulées dans un sens ou dans l'autre. Et là c'est le festival et la course à la tyrannie virtuelle. Les partis et mouvements politiques dont les tribunes réelles sont étouffées par les grandes têtes médiatiques qui tiennent le crachoir à l'antenne se mettent à utiliser twitter, facebook, myspace et leurs blogs pour justement jouer sur cette facilité à créer le buz d'opinion qui agrégera une quantité importante d'internautes dont l'avis ira dans le même sens que le tyran qu'il soutient. Et plus le phénomène de masse est important, plus certains internautes sont enclins à suivre ce phénomène. Car plus le tyran est gros en terme de soutien virtuel (entendez  : nombre de connexion, nombre d'amis facebook, nombre de twitter etc) et plus son propos paraît vrai. L'être humain étant un animal social, son premier réflexe qui découle de sa capacité à survivre, sera d'aller vers le groupe le plus puissant et le plus important et de s'y agréger pour lui assurer sa sécurité intellectuelle ou morale puisqu'on est sur le net. C'est dans notre nature de vouloir se rattacher à la meute la plus sure parce que c'est cette capacité qui nous a permis de survivre. Isolément, l'être humain serait mort tout seul dans sa grotte préhistorique par –50 degrés. La pression de groupe virtuel est à mon sens le plus grand fléau et le plus grand risque que le net agite sous notre nez à l'heure actuelle. Plus on passera de temps sur le net, plus il prendra d'importance dans nos vies, plus on le considèrera comme une fenêtre (la seule parfois) sur le monde et plus le risque de ces phénomènes de pression de masse sera forte et croîtra en même temps que la diversité d'opinion.

 

A échelle moins grave, car il s'agit plus d'ego que de propagande idéologique, j'ai vu des "stars" du net (réelles ou autoproclamées) utiliser consciemment ou inconsciemment leur tribune virtuelle, gonflée de leurs "fans", pour servir des discours parfois très violents, tendancieux, irrespectueux, discriminatoires ou racistes. La pression du groupe de fans joue ici comme une espèce d'aspirateur qui dirait  : "surtout si vous voulez être in dans le milieu de votre artiste fétiche, vous adhérer à ces préceptes, tous ces préceptes". J'ai pu constater des centaines voire des milliers d'internautes adhérer massivement à un propos moralement très douteux, ou même carrément insultant pour ces mêmes fans (qui créent quand même la star du net soit dit en passant) comme si soudain, en masse, on était dépossédé de son libre arbitre au profit de la raison de masse et de la gloire virtuelle de sa star. Tommy lee Jones dans Men in black disait à Will smith  : l'être humain pris isolément est toujours doué de raison, de mesure et d'empathie…Mais pris en groupe et dans la masse, il devient con. Tommy il est super fort pour les résumés (oué, je sais on a les références qu'on a -___-)

 

Bref, peut-être bien que je suis la seule à avoir ce genre de crainte et à m'être faite cette réflexion au gré de mes pérégrinations sur le net, probable même qu'il s'agit uniquement de phénomènes isolés de surexploitation du soutien des autres et que chacun d'entre nous conserve quoiqu'il arrive sa liberté de jugement. Seulement, je garde quand même en mémoire certaines grandes supercheries de l'histoire ou, pire, de grandes manipulations que les gens ont soutenu et relayé, non par conviction, stupidité ou cruauté gratuite, mais en raison de cette pression d'opinion inspirée par ces "tyrans". Alors j'ai toujours une vieille sueur froide qui me secoue l'épiderme quand je vois que pris à part, certaines personnes ont une opinion et un sens des valeurs qui ont tendance à s'invalider ou s'inverser parfois pour soutenir la "cause" pourtant intellectuellement choquante de l'un des porte-voix célèbres de la "netsphère".

 

Connu ou pas, soutenu ou pas, adulé ou pas,…Quand on nous balance de la merde au visage, on peut l'enrober dans la soie de la notoriété d'une star de blog, de forum, de LJ et parfumer le tout de mode de talent ou de savoir-faire…Ca reste …au final…quand même bien toujours de la merde qui nous reste sur le visage…


Le chat · 128 vues · 10 commentaires
30 Jul 2009 
Chap 11

      Vous vous rappelez de moi ?

Y a-t-il quelqu'un dans l’assistance qui s’est posé la question suivante : « mais où il est le chat ? ». Et bien le chat, il est toujours dans la sac en bandoulière, trimballé tantôt par la petite vampire autiste, tantôt par la démone cinglée. Avez-vous remarqué dans les films comme, soudain, un élément de l’histoire, un personnage ou objet, disparaissent du devant de la scène sans que personne ne se soucient d’eux. Et puis subitement, on les fait réapparaître comme sortis d’un chapeau de magicien bon marché, arrachant un bref « ah oui, il est là lui c’est vrai » au spectateur, qui vient d’aller se chercher un énième paquet de chips. Oui, parce que sachez, êtres humains à la mémoire défaillante, qu’il faudrait arrêter de manger des chips sur le canapé. D’une part, parce que je rappelle que votre canapé est en réalité notre canapé (ce serait bien d'intégrer le concept à un moment) et d’autre part, parce que les chips ça fait des miettes et ça pique les coussinets.
Et bien donc oui, je suis encore là et toujours malmené par des inconnus qui n’ont pas remarqué que le sac bougeait tout seul.
Bref, vous êtes sûrement en train de vous dire que là, ça devient un peu bordélique ce récit. C’est normal. C'est avant tout un récit d’humain dont le mantra principal, depuis l’aube des temps, est le suivant  : pourquoi faire simple, quand on peut faire compliquer. Il y a toujours un moment dans un récit de science fiction où  tout le monde se rentre dedans sans trop savoir pourquoi, jusqu’à ce qu’à ce qu' un personnage, plus futé que les autres, se décide à donner le mode d’emploi à tous les autres.

Or moi, je sais déjà qui est le personnage le plus intelligent et avec le recul, je me dis que s’il n’avait pas été là, on en serait encore à retapisser les fauteuils de toutes les voitures dans lesquelles Dawn et moi avons été jetés au cours de cette histoire. Oui, car Dawn vomit systématiquement en voiture, je ne sais pas pourquoi, ça doit être une sorte de mémoire génétique obscure : dès qu’on la pose sur une banquette arrière, elle vomit.

Je garde donc l'espoir de me faire un jour adopter par le seul personnage à peu près cohérent de cette histoire …Et vous aussi, après tout ça, vous voudrez être adopté par lui…Sauf que ça n’arrivera pas, parce que vous, vous ne savez pas ronronner.


Chapitre 12


Inconsciemment, Loki tapotait du bout de son doigt, la surface lisse et laquée de son grand et ô combien aimé bureau. Il finit par déplier sa silhouette longiligne et s’approcha lentement des immense baies vitrées qui donnaient sur toute la ville. L’imposante pièce ovale était à peine éclairée par deux lampes art déco qui distillaient une ambiance feutrée et typiquement anglaise. Loki détestait les  éclairages vifs, même si ça n’était pas de tout repos pour ses yeux. Il avait regretté le passage de la bougie à l’électricité et lorsqu’il était chez lui, à l’abri du poids de la représentation et du pouvoir, il ressortait ses immuables chandeliers pour recréer cette ambiances nuancée et chaleureuse qu'il avait jadis connu. L’immortalité, ou plutôt l’extrême longévité, puisque Loki considérait que rien n’existait sans fin et que sans l’idée de mort, il n’y avait pas d’idée de vie, posait le problème de l’adaptation. C’était la plus grande et la plus cruelle des leçons que les créatures dotées de cette existence hors normes devaient apprendre. C’était sans doute pour cette raison que seuls les êtres nés immortels pouvaient vivre cet état avec sérénité, tandis que les hybrides nés humains et transformés ensuite, finissaient tous par subir une crise majeure qui, dans la plupart des cas, conduisait au suicide. Quand la maturation de l’esprit et des consciences vint aux créatures pensantes et que la psychanalyse fut inventée, la quasi totalité des études et découvertes dans ce secteur, furent mises en avant par des psychiatres qui avaient étudié le psyché des créatures immortelles.

Bien entendu et toujours pour le sacro-saint principe du bien de tous et de la préservation de toutes les espèces se partageant ce petit bout de planète, le monde en était resté à Freud. Pour qui donc vivait sans se soucier du caractère éphémère de sa propre existence, l’adaptation devait devenir une religion, un acte de foi qui échappait totalement à la raison. Il fallait s’en remettre en grand dessein d’une marche en avant historique, amenant sans cesse de nouvelles informations et rendant obsolètes les précédentes Dans ces conditions, l’attachement aux choses et aux êtres devaient nécessairement prendre une autre dimension. La perception humaine accouchait toujours d’une description naturellement horrible des créatures mythiques, comme si le sentiment positif tel que l’amour, l’amitié ou la compassion étaient forcément une donnée ADN proprement humaine et ne pouvait donc se trouver dans le schéma émotionnel d’un immortel. En réalité, le ressenti des émotions était simplement d’une nature différente de celle des mortels, il se situait à une autre échelle de valeurs. Mais l’être humain avait comme réflexe de comparer l’incomparable et de reprocher à une pomme de n’être point une orange. Ils vivaient si peu de temps sur cette terre, comment leur demander d’être sages, d’être philosophes et de relativiser ? Ils étaient et restaient des enfants, car leur horloge biologique empêchait leur âme d’arriver à pleine maturation. Alors ils fonctionnaient avec des réflexes d’enfants dans tout ce qu’ils avaient de merveilleux et d’horriblement cruels, tout en pouvant néanmoins imaginer et créer des outils d’adultes. Dans ces conditions, il n’y avait rien d’étonnant à ce que depuis l’aube des temps, les minorités de l’ombre se gardaient d’être trop découvertes par ces gamins capricieux et dangereux.

Cependant, malgré ce postulat de répartition des pouvoirs dans ce monde et de cette sorte de déséquilibre tacitement accepté part toutes les créatures vivantes et conscientes, il se produisait parfois des dérapages. Parfois, un cerveau, lassé de l’arrogance humaine à se comporter égoïstement, se prenait à croire que le monde n’avait que faire de cet équilibre et que le plus grand nombre gagnerait à changer la donne et ainsi la place accordée aux humains. Et c’était précisément le problème.

Loki plissa les yeux quand il entendit la voix de son assistante derrière la porte. Bahal était de retour et, même s’il ne le reconnaîtrait jamais, il était persuadé de son implacable professionnalisme. Donc, il l’avait forcément avec lui. Il crispa sa mâchoire pour contenir son excitation, ils étaient si proche… Si proche de voir ce que tant d’autres, avant eux, avaient rêvé de voir. Il avait fallu attendre si longtemps pour qu’enfin l’espoir naisse. A présent, il allait pouvoir effleurer, toucher, la clé de la plus grande énigme de l’histoire de ce monde.


Chapitre 13


Dawn avait renoncé à lutter. Elle se laissait traîner sur la moquette moelleuse, et sans doute hors de prix, de l’immense building dans lequel on l’avait fait entrer de force. Elle ne sentait plus son bras comprimé par la poigne de fer de ce géant à la peau halée qui paraissait avoir diriger son enlèvement ainsi que celui de Myna et d’Oren. Elles avaient été séparées dès la descente des deux véhicules dans un immense parking souterrain, trop immaculé et aseptisé pour être honnête. Il n’avait même pas pris la peine de leur bander lui yeux. Si elle s'était rappelée de la ville dans laquelle elle se trouvait, elle aurait pu savoir précisément où elle était. Ca ne l’avait guère rassurée, car même si elle n’était pas au meilleur de sa forme, elle se doutait bien que s’ils n’avaient pas l’air de craindre qu’elles les accuse de kidnapping par la suite, c’était peut-être parce qu’il n’y aurait jamais de suite. La montée dans l’ascenseur lui avait paru durer une éternité. Elle fixait les boutons sur le cadran d’affichage : quarante huit étages. Le ronron de la machine qui attestait du parfait fonctionnement du mécanisme l’avait plongée dans une étrange torpeur. Elle n’avait en tête que le visage de cette inconnue qui n’en était évidemment pas une. Elle était morte dans ses bras et l’avait regardé avec une telle intensité, comme si elle avait percé son âme pour lui en tirer le jus. Personne n’avait voulu lui répondre dans la voiture.
Est-ce qu’ils savaient seulement ? Est-ce que quelqu’un allait finir par lui dire ou au moins lui laisser le temps de souffler pour qu’elle puisse trouver par elle-même les réponses à ses questions ? De violentes crampes à l’estomac lui rappelèrent bientôt qu’elle était dans une réalité dure et cruelle. Elle respira plus fort et crispa les yeux, elle voulait savoir, n’importe quel interlocuteur ferait l’affaire, même le pire, surtout le pire  ! Elle tenta de se redresser légèrement sur ses jambes. L’homme à coté d’elle dut la sentir bouger, car il tourna son visage aux traits volontaires et racés vers elle.

- Un problème ? lâcha-t-il d’une voix de baryton.
- Si peu, ne put-elle s’empêcher de répondre, la douleur et la lassitude lui donnant soudain de l’audace.
L’homme marqua un silence pesant.
- Tu dois rien comprendre à ce qui t’arrive, mais crois-moi tu te trompes d’ennemis. Je sais pas si ce qu’on dit de toi est vrai. Mais si c’est bien le cas, il serait temps que tu te secoues un peu et que tu arrêtes d’attendre que les évènements te tombent dessus sans réagir.

Dawn redressa brusquement la tête vers lui. Ses yeux d’un mordoré étrange étaient implacablement braqués sur elle, mais ils ne dégageaient aucune haine et ni aucune violence. Juste une force brute et contrôlée. Il y avait quelque chose d’ancien qui se dégageait de sa haute silhouette. Comme une vague impression de passé et de cliché historique. L’instinct du guerrier se lisait en lui et malgré sa tenue contemporaine, tout dans son attitude trahissait les grandes batailles antiques. Pour lui, il n’y avait pas de place pour la fragilité et les faibles devaient quand même se battre ou mourir. Dawn comprenait parfaitement le ton de sa phrase, elle savait bien qu’il la jugeait, sinon avec mépris, au moins avec dureté. Elle se rendait bien compte que depuis le début, elle offrait un spectacle assez lamentable à ceux qu’elle rencontrait. D’abord Myna et Oren qui avaient tenté de la protéger contre des assaillants inconnus, ensuite Liam, puis enfin eux qui semblaient en savoir tellement sur elle. Elle détestait cette sensation de dépendance malsaine qu’elle entretenait avec toutes les personnes qu’elle croisait. Elle aurait voulu enfin prendre les choses en main et montrer le chemin. Mais comment faire quand on ignorait même sur quel chemin on se trouvait. La jeune femme qui s’était jetée du balcon sous ses yeux était de sa famille et pourtant, elle n’avait rien ressenti qui aurait pu s’apparenter à de l’amour filial. Quelqu’un de sa chair et de son sang était mort sous ses yeux et elle était incapable de raccrocher ce fait à des souvenirs.

Elle sentait en plus de ses crampes d’estomac, une colère bouillonnante racler le long de sa colonne pour finir par lui étreindre la gorge. Et ce gros molosse qui se permettait de juger ses réactions, ou plutôt ses non réactions quant à ce qui se passait autour d’elle. Mais qui était-il pour lui donner une leçon à propos d'une guerre qui n'était pas la sienne et qu’elle n’était pas en mesure de comprendre.
Elle desserra la mâchoire et allait lui répondre quand elle se sentit poussée assez brusquement dans une large pièce ovale. Bahal lui lâcha le bras et elle perdit légèrement l’équilibre, comme si elle souffrait d’hypoglycémie. Elle se retint au dossier du première siège à portée de mains et se tint l’estomac par réflexe. Elle redressa le visage et balaya rapidement la pièce du regard. C’était un bureau. Un bureau de PDG ou de personne importante. Tout sentait l’affichage de la puissance et de la réussite ; du cuir impeccable des fauteuils jusqu’à la présence d’un frigo américain qui dissimulait en partie les magnifiques toiles suspendues à tous les coins de murs. Il y avait deux personnes dans la salle en plus de Bahal et elle. Un jeune garçon de l’âge de Dawn qui avait l’air aussi perdu qu’elle et un homme étrange à l’allure si distante et froide qu’il devait être la personne importante de l’histoire.

- Asseyons-nous, claqua l’homme de pouvoir en joignant le geste à la parole.
Dawn fronça les sourcils, mais ne bougea pas. Elle en avait marre des ordres et elle en avait marre qu’on lui dise quoi faire et quand le faire. Cela étant, ses bonnes résolutions révolutionnaires furent très vite étouffées par Bahal qui sur un regard de Loki, plaqua la jeune femme contre un fauteuil.
- Elle a faim. Poursuivit Loki alors qu’il s’était emparé de sa tasse de thé.

Le jeune garçon qui avait l’air d’être tout sauf à sa place murmura quelque chose de totalement incompréhensible, puis se dirigea ver le frigo d’un pas trop rapide. Loki soupira.
- Je vous en prie, Albert,  tachez de faire au moins semblant d’avoir un cerveau en état de marche. C’est un vampire.
- Oh, bafouilla-t-il, pardon oui bien sur… heu…en fait… C’est Alexandre…monsieur.
-  Et bien sur, vous me dites ça parce que … Vous pensez que ça m’intéresse, Albert ?
-  Non bien sur que non…Monsieur.

Le jeune homme disparut de la salle sans un bruit, pas même une légère respiration.
-  L’ennui avec votre race, ma chère, c’est que la faim est une pulsion qui a tendance à focaliser toute votre attention. Elle se comble vite, heureusement, mais ça vous rend assez obsessionnel. Une fois repue, j’ai peut-être une chance d’avoir une véritable discussion avec vous.
-  Mais qui vous dit que j’ai envie de parler avec vous, grogna Dawn qui se sentait plus agressive tout d’un coup.
-  Parce que vous en avez marre d’être une dinde.
-  Pardon ? ? ! !
-  On vous ballotte de droite à gauche, vous croisez des gens qui vous disent qu’ils vont vous venir en aide, qu’ils vont s’occuper de vous et qu’il faut que vous leur fassiez confiance. Mais au bout du compte, vous ne savez toujours rien quant à vos origines et aux raisons qui ont fait que vous vous retrouvez dans cette situation.

Pour le coup, elle devait bien reconnaître qu’il marquait un point.
-  Moi je n’ai pas l’intention de vous venir en aide, je ne vais pas m’occuper de vous et si vous avez un tant soit peu de jugeotte, vous ne me ferez jamais confiance. Et pourtant, je vais vous dire tout ce que je sais de vous.
-  Et bien entendu, vous faites ça par … Bonté d’âme ? Vous vous ennuyez ou alors vous aimez la couleur de mon chemisier ?
-  En plus d’idiote, Bahal, tu aurais du me dire qu’elle avait l’humour exécrable des inconscients.
- Je l’ignorais.
-  Bon écoutez, souffla Dawn que la douleur crispait, vous voulez me tuer ? vous voulez me découper en morceaux ? Alors, allez-y, je m’en fiche ! Je vis un véritable enfer depuis que je me suis réveillée dans cette foutue chambre. Je croise des créatures issues de mes pires cauchemars me dirent que tout est normal. J’ai perdu ma mémoire, j’ai perdu tous ceux que j’aimais. Et le pire de tout, c’est que je n'arrive même pas à les pleurer parce que je ne me souviens pas d’eux ! Vous savez ce que ça fait de voir mourir un membre de sa famille, qu’il agonise dans vos bras et vous laisse en consigne son dernier souffle  ?  Vous voulez savoir ? Et ben rien ! ça ne fait strictement rien ! Alors est-ce que vous croyez réellement qu'avec vos grands airs de PDG sorti tout droit d’un vieux James Bond, vous allez me faire peur et m’impressionner ? J’en peux plus de cette histoire, j’en peux plus de tous ces mystères. A quoi ça sert de vivre, si je n’ai personne à pleurer, si je n’ai personne à qui manquer… ?

Loki tourna la tête en voyant entrer à nouveau son premier commis, les bras chargés d'un petit plateau couleur argent et recouvert d'une cloche. Le jeune garçon s'approcha de Dawn et souleva la cloche. Il lui tendit un grand verre opaque dont le liquide chaud laissait échapper de fines volutes.

― Qu'est-ce que c'est  ? demanda sèchement Dawn.
― Vous ne voulez pas savoir. Mais croyez-moi si vous n'avalez pas le contenu de ce verre, les crampes vont devenir insupportable.
Dawn, qui était déjà parvenu à son seuil le plus haut de tolérance à la douleur, porta sans réfléchir le verre à ses lèvres et but aussi vite qu'elle put. Elle devait se faire violence pour ne pas penser aux risques qu'elle prenait à faire confiance à ceux qui, justement, l'avaient à ce point malmenée. La nécessité faisait toujours loi et dans l'abysse crasseux dans lequel elle végétait depuis son éveil, c'est une vérité encore plus absolue. Le goût n'était pas désagréable. Le liquide épais distillait un parfum un peu poivré et épicé. La chaleur tapissa sa gorge comme un vin liquoreux et ses crampes d'estomac s'estompèrent étonnamment vite. Elle inspira profondément et apprécia ce répit dans la douleur.
― Bien, maintenant que nous en avons fini avec toute cette mièvrerie de petite fille malheureuse, nous allons pouvoir parler de choses sérieuses. Je vais vous faire une faveur, ce que je ne fais que très rarement, n'est-ce pas Bahal  ?
― Je confirme.
― Pourquoi en faire, quand elles ne rapportent rien  ?

Loki passa derrière la jeune femme et appuya ses mains de part et d'autre de son siège. Son corps élancé se courba pour approcher son visage de celui de Dawn. Elle pouvait sentir les effluves discrètes de son parfum mêlé de cèdre et d'embruns exotiques. Sa voix basse, légèrement éraillée, allait souffler des horreurs, elle en était convaincue tout au fond de son âme. Le frisson incontrôlable qui lui secoua la colonne vertébrale lui signifia qu'elle avait raison de craindre ce qui allait suivre.

― Je vais te dire la vérité. Ce sont tes chers parents qui ont commandité ta mort, très chère petite Dawn. Les mêmes créatures que tu as vu plus tôt dans la soirée et qui sont responsables aussi de la mort de ta sœur aînée, Camilla. Pourquoi, dois-tu soudain te demander  ? Pourquoi tant de cruauté envers ce qui est le plus précieux des cadeaux : un enfant  ? Pour le pouvoir. Toujours pour le pouvoir, c'est la seule chose qui tient ce monde. Tu es une personne très particulière Dawn, ou pour être plus précis, ton sang est très particulier. Ton code génétique est une clé qui sert à comprendre le message que nous ont laissé d'antiques alchimistes et qui conduit vers le saint Graal des armes de destruction massive. Raisonnement de fous, penses-tu sans doute  ? Sauf que cette légende, connue de tous les cercles d'influence depuis des millénaires, est si importante que des familles entières se sont rendues coupables de toutes les exactions imaginables pour trouver cet objet tant convoité. Tes parents sont des petits cachottiers, ma chère, ils font partis de ces cercles qui croient dur comme fer à cette légende et on les a convaincu que l'une de leur fille donnerait le sang qui déchiffrerait les anciens parchemins. Ils ont fait jouer leur sombres relations pour extraire de ton corps, selon le rite consacré, le liquide providentiel. Et qui mieux qu'un vampire pour accomplir cette tâche délicate, n'est-ce pas  ? Ton adorable frère, si dévoué à la cause des Windsharp, a mené l'agneau vers l'autel. Mais le bourreau à fauté et t'a laissé la vie sauve.

Loki marqua une pause dans son interminable monologue glacé. Dawn avait cessé de respirer, totalement pétrifiée en statue de sel.
― Ah la famille…
Il se redressa lentement et la contourna pour s'éloigner d'elle.
― Au fait, ce que tu as bu tout à l'heure, c'était du sang frai, pêché à la source d'un nourrisson. Je sais recevoir les invités de marque.

Dawn sursauta violemment et cracha par un réflexe automatique de répulsion instantanée. Elle suffoquait, la tête penchée en avant, persuadée qu'elle allait mourir en cette seconde. Ses mains crispées s'étaient soudées aux accoudoirs du siège et tout son corps tremblait de façon incontrôlée. Elle aurait pu imploser juste en cet instant, en s'effondrant sur elle-même et en se réduisant en poussière.

― Mais non, je plaisante, c'était du sang d'un bon vieux trentenaire alcoolique et sans doute chargé de cholestérol. Pourquoi personne n'apprécie jamais mon humour  ?
― Pas assez de recul, claqua Bahal.

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Catégories: roman
05 Mar 2009 


Chapitre 10

      Il y avait comme une odeur de poivre humide dans l’air chaud de la grande maison. Les domestiques avaient changé les bûches et les cheminées tournaient à plein régime. Camila adorait cette effluve toute particulière de transpiration du bois et de relents carnassiers du feu. Il était tard, la demeure était calme, c’est-à-dire que la bataillon impressionnant du personnel avait terminé sa journée. La major d’homme, le seul à rester en activité, devait sans doute déjà somnoler dans ses appartements de fonction. Pourquoi tant de personnes pour vous assister dans des tâches simples et quotidiennes ? Dawn avait sa théorie sur ce point comme sur énormément d’autres. Le nombre de domestiques déterminait, d’après elle, la place d’une famille sur la chaîne alimentaire de l’ascension sociale. Donc plus vous multipliez le personnel, plus il accomplissait des tâches inutiles et superflues et plus vous gravissiez les marches de l’escalier glorieux des nantis de la société. Considéant que les Windsharp faisaient appel à quelqu’un chargé de superviser les sorties et les exercices des chiens de la maison, Camila supposait à juste titre que sa famille se trouvait très largement au-dessus des autres sur les marches. La jeune femme était très souvent prise de frayeurs nocturnes qui lui provoquaient de douloureuses crampes d’estomac qu’elle ne pouvait calmer qu’en mangeant de la glace. Avant, c’était Dawn qui s'occupait d'elle et lui préparait un encas dans la grande cuisine totalement désertée à cette heure-ci. Mais ce soir-là, plantée devant le réfrigérateur ouvert et à peine éclairée par sa lumière intérieure, Camila mesurait l’ampleur du nouveau silence. Toutes les glaces qui se trouvaient dans le bac du congélateur lui paraissaient indigestes.


        Elle ne serait plus jamais là pour lui en servir une, plus jamais là pour lui raconter des histoires, plus jamais là pour se lamenter sur le fait que, contrairement à sa sœur qui ne grossissait jamais quelque soit les horreurs caloriques qu’elle pouvait absorber, il suffisait à Dawn de respirer l’odeur du chocolat pour prendre cinq cent grammes. Camila soupira profondément puis referma la porte. Elle sortit de la cuisine, puis se dirigea vers le grand escalier de marbre qui menait aux chambres et aux bureaux. Cette famille ne faisait rien comme les autres. En temps normal, face à un deuil, les membres qui survivent se soudent et s’agrègent les uns aux autres pour faire front face à la douleur. Or, depuis la cérémonie de l’enterrement, elle n’avait pas vu une seule fois ses parents et elle était bien persuadée que son frère David ne les avait pas beaucoup plus vu. Que faisaient-ils donc ? Avaient-ils une famille clandestine dont ils avaient à s’occuper et qui aurait expliqué qu’ils négligent totalement celle-ci ? Au moins, dans cette hypothèse, auraient-ils paru plus humains aux yeux de Camila. Elle gravit les marches et se risqua, par une curiosité bien inconsciente, à se diriger sur la gauche vers les quartiers résidentiels de ses parents. On ne mélangeait jamais les torchons et les serviettes chez les Windsharps. Les enfants étaient des torchons et les parents des serviettes. Limpide. Les appartements parentaux étaient donc situés dans l’aile ouest et ceux de leur progéniture dans l’aile Est. Elle s’arrêta finalement à mi-chemin, en se demandant bien ce qui la poussait à vouloir espionner des gens qui se souvenaient à peine de son existence. Elle allait tourner les talons quand elle entendu un éclat de voix suivi d’un autre immédiatement après. Dans d’autres foyers, ça n’aurait pas franchement attiré l’attention, ni ému les foules, mais dans cette famille, on camouflait les disputes. Quelque soit les horreurs que vous jetiez à la figure de l’autre, tout devait se faire dans le silence le plus absolu. La vaisselle volait sur des tapis moelleux, les insultes étaient murmurées et les cadavres savamment planqués sous les immenses canapés. Un cri était par conséquent une chose totalement improbable et définitivement indécente. C’était la voix de sa mère que Camila avait entendu et celle-ci semblait au comble de l’hystérie, ce qui était un fait encore plus incroyable compte tenu de la parfaite discipline bourgeoise que cette femme s’était imposée depuis son enfance. Car, dans le clan familial, le sang pour ainsi bleu venait de la mère, Catherine Backfear. Dans cette histoire aussi, il avait été question de torchons et de serviettes. Les Backfear qui étaient des prestigieuses serviettes remontant d’après eux jusqu’aux Tudor, n’avaient consenti à "vendre" leur fille cadette à un né-de-rien-du-tout que parce que ce torchon d’origine prolétaire était diablement riche. Il n’y avait rien, pas même le plus saint des principes, qui résistait longtemps à un nombre important de chiffres sur un compte en banque. Le partenariat avait réussi et bientôt tout le monde s’était persuadé que Catherine était née Windsharp, famille ô combien célèbre issue de la descendance d’Elisabeth 1er, si toutefois cette dernière en avait eu une, bien entendu.       

        Mais à présent, la connivence des deux chefs du clan semblait être mise à mal. La guerre avait lieu dans la bibliothèque qui faisait office de petit boudoir prétentieux. Camila se surprit à penser que, pour une fois, ses parents avec un point en commun et semblaient passer enfin une soirée ensemble. Elle s’approcha de la jolie porte en noyer travaillée façon renaissance, le géni  et l’authenticité de l’époque en moins. Celle-ci était à peine entrouverte, pas assez pour voir à l’intérieur mais suffisamment pour rendre la dispute totalement intelligible. Elle ne savait pas exactement ce qui les mettait dans cet état, mais la jeune femme ne se souvenait pas les avoir jamais entendu se disputer de la sorte.

      - Tu m’avais dit qu’on pouvait lui faire confiance ! Qu’il était absolument fiable ! Comment ai-je pu te laisser gérer ça, sans superviser les opérations ! hurlait Catherine à son époux prostré derrière le mini bar du boudoir.
       - Je t’en prie, comme si c’était une science exacte ! Moi aussi j’ai eu confiance. Tout portait à croire qu’on pouvait compter sur lui. Il n’a jamais failli à ses missions. Comment pouvais-je savoir que cette fois ce serait plus difficile ?
       - Jamais failli ? Et comment le sais-tu ? Il publiait un rapport d’activités tous les trimestres ? Il a un tableau de contrôle interne mensuel ? Laisse-moi rire ! Tu n’en savais rien ! Tu as agi dans la précipitation, résultat des courses, nous sommes face à un problème bien plus grave. J’aurai du m’en occuper moi-même, tout comme je l’ai fait depuis le début, chaque fois qu’il s’agissait de choses importantes. Mon père avait raison, si tu veux que les choses soient bien faites, évite de les déléguer aux incompétents.
        - Catherine, s’il te plait, dit-il soudain plus bas comme s’il avait voulu calmer un animal enragé. Nous n’avons peut-être pas récupérer son sang, mais au moins est-elle bien morte. C’était b…
        - Morte ? ! Vraiment ? Et qu’en sais-tu toi ? Excuse-moi, mais il m’a bien semblé que lorsque nous avons refermé le cercueil, celui-ci était vide ! ou bien j'ai été saisie d’une cécité fulgurante qui m’a fait mal voir. 
        - Tu n’est pas en train d’insinuer que David aurait menti ? Il l’a vue ! Il l’a vue dans cette … dans ce complexe dansant, dans cette discothèque. Il l’a vue avec lui et il nous a dit qu’il l’avait tuée. 
      - Faux ! Encore une fois, tu n’es pas fichu de raisonner avec précision. Il a vu la créature lui planer ses crocs dans la gorge, mais en aucun cas il n'a vérifié si elle vivait encore après !


        Robert marqua une pause, toujours autant impressionné par les rouages retors, paranoïaques et suspicieux de son épouse. Tout le monde était persuadé que la fortune, la réussite et le rayonnement de la famille reposaient sur la fine analyse du marché de Robert. En réalité c’était Catherine, cette très belle et discrète quadragénaire, héritière d’un nom désargenté, qui tirait toutes les ficelles de cette réussite. Et force était de constater que non seulement elle les tirait savamment, mais elle les tenait sacrément serrées.


      - Bon, supposons qu’elle ne soit pas morte sur le coup, encore que compte tenu de la blessure infligée selon les dires, que je crois, de David, ce soit peu probable, mais supposons-le. Elle aura sans doute été mourir quelques heures après, dans les rues adjacentes. Qu'est-ce que ça peut faire qu'elle soit morte après  ? La créature a dû retrouver son cadavre et s'en débarrasser, voilà tout Enfin, toi qui es si fine à l’analyse, tu devrais bien te douter que si elle avait survécu, nous l’aurions su. Les hôpitaux nous aurait appelés et Richard aurait été prévenu.
        - Ah ben voyons, parlons-en de ton Richard ! Nous assurez sa collaboration nous coûte une fortune depuis des années et personnellement, je n’ai jamais été tellement convaincue de son efficacité. Justement, en tant que gradé de la police, il aurait du être capable de nous dire où est passé le corps de Dawn ! Mais non, au lieu de ça, il bégaye et rattrape le coup avec un faux en écriture du légiste. De l’approximation ! Voilà ce que c’est. Mais réalises-tu seulement les enjeux qui sont en cause ? Crois-tu qu’ils souffrent l’approximation ? Nous avons déjà consommé la presque totalité des échantillons de son sang, ce sera un miracle si nous parvenons à avoir assez pour tout traduire, alors si en plus cette gamine revient d’entre les morts comme dans un mauvais film d’horreur, ce sera la catastr
        -  Tais-toi…
        - Je te demande pardon ?
        - Catherine… Tu n’as pas entendu ?


       Robert n’attendit pas la réponse de sa femme et se précipita vers la porte du boudoir qu’il ouvrit en grand brusquement. Il écarquilla ses yeux à la couleur fatiguée lorsqu’il aperçut Camila, presque collée au mur en face, une vasque de pot pourri ornementale brisée et gisant à terre.

      - Camila ? Dit son père d’une voix qui tremblait légèrement. Que fais-tu là, ma chérie ? Tu devrais retourner dans ta chambre, il se fait tard et tu es fatiguée.


        L’air d’absolu effroi qui se lisait sur les traits totalement figés de la jeune fille ne laissa planer aucun doute sur ce qu’elle avait entendu. Elle tremblait de ton son être et si fort que ses parents auraient presque pu entendre ses os cogner les uns contre les autres. Catherine rejoignit son mari et inspira profondément en apercevant le visage livide de sa fille.


        - Camila, écoute, je ne sais pas ce que tu crois avoir entendu mais …

       Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que la jeune femme s’élança soudain dans le couloir en émettant un couinement de désespoir mêlé de peur.


       - Il faut la rattraper, cria Catherine, on doit absolument la convaincre qu’elle a rêvé tout ça !
        - Je crois que tu dramatises, elle n’a pas parlé depuis des années, il n'est même pas certain qu'elle ait vraiment compris ce que nous avons dit.
       - oh encore une fois, tu ne vois rien mon pauvre ami ! Camila sait communiquer et se faire comprendre à sa manière ! Elle adorait Dawn, alors cesse de me contredire et fait ce que je te dis !


      Elle frappa l’épaule de son mari pour sonner la charge  et ils s’élancèrent tous deux à la suite de leur fille qui s’était dirigée droit vers la porte d’entrée.

 Voilà donc de quelles entrailles elle était sortie ? Comment cela était-il possible ? Ces gens qu’elle avait côtoyés toute sa vie et qu’elle pensait connaître, à défaut de comprendre, étaient des montres ! Lorsqu’on naissait de monstres, en était-on un aussi ? Comment … Comment avaient-ils pu faire ça  ? Comment avaient-ils pu commanditer la mort de leur propre fille ? Et surtout pourquoi ? Dawn n’avait jamais rien fait, elle était une bonne élève, elle n’était jamais rentrée en retard, elle n’avait eu presque aucune fréquentation qui aurait pu froisser le rang social de la famille ? Une jeune fille parfaite, pour une rôle parfait. Qu’auraient-ils pu lui demander de plus ? Camila sentit une vague nauséeuse lui étreindre le cœur. Comment était-elle censée réagir ? Ses parents avaient tué sa petite sœur ! Mais dans quel cauchemar était-elle soudain tombée ? Comme si le fait de perdre le seul être pour qui elle avait compté dans ce monde n’était pas une douleur assez horrible, il fallait rajouter en plus la révélation glauque et surréaliste de l’infanticide. Elle courrait encore et encore sans savoir vraiment où elle allait, elle était sortie de la demeure et progressait dans le grand jardin. Elle entendait son père crier son nom juste derrière elle. Elle avait peur, pour la première fois de sa vie, elle était effrayée. Elle venait de réaliser que le nid douillet qui lui servait de demeure et d’unique univers était soudain devenu un piège cruel et dramatiquement efficace. A la place des peluches et poupées de son enfance, apparaissaient les serpents perfides de la trahison familiale. Et David ? David le savait, ils le savaient tous. Ils avaient du penser ce plan abjecte depuis tellement longtemps ! Elle revoyait soudain les derniers repas en famille, les sourires de sa mère à sa sœur, les questions que lui avait posé son père, les railleries de David concernant la tenue vestimentaire de Dwan. Tous attablés autour de plats appétissants, ils donnaient l’image d’Épinal d’une famille unie et protégée. Mais les figures avaient changé et en lieu et place des visages souriants se dévoilaient des masques horribles dans les souvenirs de Camila. Des loups autour d’une tablée d’agneaux qui attendaient de saigner la plus fragile et la plus jeune, voilà ce qu’il y avait finalement autour de la table ! Elle sentait son cœur cogner fort dans sa poitrine et une sueur acide lui courir le long de la colonne vertébrale. Dawn, sa pauvre petite Dawn, elle avait été jugée pour une crime inconnu et précipitée dans les griffes d’un bourreau monstrueux ! Elle n’avait rien pu faire, elle n’avait pas pu l’aider. Pourtant, c’était bien le rôle d’une sœur aînée. Elle sentait les larmes rouler sur ses joues d'albâtre et sécher presque instantanément à mesure que l’air froid du dehors frappait son épiderme. Mais qu’ils se taisent à la fin ! Qu’ils arrêtent de lui courir après, qu’ils la laissent tranquille avec son deuil, avec le souvenir de celle qu’elle aimait plus que tout.
          Elle aperçut soudain la maison du gardien qui se trouvait à l’entrée du grand portail. C’était une maison à trois étages tout en pierres, nimbée d’un lierre vert triomphant. Pour des raisons pratiques, cela faisait des années que cette maison n’était plus occupée par un véritable gardien comme c’était le cas au dix huitième siècle. La bâtisse avait été recyclée et transformée en maison d’amis ou salle de réception. Elle ouvrit rapidement la porte, elle n’était jamais fermée à clé. Que venait-elle faire là ? Elle n’en avait aucune idée. Elle n’avait qu’une obsession : se cacher, se dissimuler aux yeux des monstres, pouvoir s’arrêter et se mettre en sécurité pour réfléchir. Tenter de clarifier tout ça, de trouver des réponses, prévenir quelqu’un, faire éclater cette bombe qu’elle avait dans son cœur et dont elle ne savait pas quoi faire. Elle fit le tour des pièces, totalement paniquée, puis chercha un endroit pour se cacher, n’importe quoi aurait fait l’affaire. Sa respiration était saccadée et le son gémissant de ses inspirations éclaboussait l’air monacal des lieux. L’armoire, le placard, la cave, peu importait ! Elle sursauta en entendant son père ouvrir à son tour la porte d’entrée. Elle gémit d’effroi et s’élança sans réfléchir dans les escaliers. Il fallait mettre de la distance entre elle et eux. Peut-être alors se lasseraient-ils de lui courir après ? Elle voulait juste un répit, rien de plus qu’un répit. Elle rata une marche et vint s'écrouler sur le parquet. Elle lâcha un cri étouffé par sa douleur, puis se releva en boitant sévèrement
.

       - Camila, je t’en prie, continuait de crier son père, cesse ces enfantillages ! Ou crois-tu aller ainsi ? Enfin, je suis ton père… Camila ! Cesse de courir et laisse-moi t’expliquer. C’est un malentendu ! Qu’est-ce que tu es en train de t’imaginer à la fin ? Sois raisonnable !


         Raisonnable ? Ca oui, elle l’était ! Elle était le mouton et elle fuyait les loups. Ca ne pouvait pas être plus raisonnable, ça. Elle ouvrit violemment la porte qui se trouvait tout au bout du couloir du troisième étage et qui donnait sur une très jolie chambre, la plus grande et la plus bourgeoise, car elle débouchait sur une balcon qui couvrait presque toute l’étendue du mur. Elle s’arrêta une seconde pour reprendre son souffle et grimaça en sentant sa cheville lui faire mal. Elle regarda tout autour d’elle. C’était un cul de sac. Il n’y avait rien pour se cacher, rien pour disparaître. Elle s’était elle-même rendue prisonnière de la maison. Comme un animal paniqué et stupide, elle venait de se jeter sous les roues de la voitures en suivant ses phares. Personne, il n’y avait personne pour l’aider, pour entendre ses cris ! Dawn avait-elle ressentit la même peur qu'elle au moment où elle avait pris conscience du danger  ? Avait-elle seulement su au qu'elle était en danger et qu’elle allait mourir ? Elle entendit le plancher craquer dans les escaliers et sursauta. Ils étaient là, ils étaient si proches. Maintenant, elle n'avait plus d’autre choix pour s’échapper. Elle se précipita vers la baie vitrée et ouvrit en grand avant d’atteindre le balcon qui donnait sur un petit jardin à l’anglaise. La vue était totalement dégagée. De cet étage, on pouvait voir au-delà de la grande clôture, la petite ruelle encore pavée à l’ancienne. De là, on pouvait apercevoir le monde du dehors, le vrai monde. Dans ce quartier huppé, l’éclairage municipal donnait à la nuit un aspect doré et faisait luire les feuilles des arbres qui bordaient le large sentier. Si elle criait assez fort, peut-être que quelqu’un pourrait l’entendre. Seulement qui pouvait bien emprunter ce chemin à cette heure de la nuit. Pourtant, elle devait  faire un dernier don à ce monde, elle n'avait rien retenu de lui, elle n’en avait rien compris, mais elle avait une chance de faire quelque chose de son existence. Elle devait dire ce qui s’était passé, elle le devait à la mémoire de celle qu’elle n’avait pu aider.


       - Par tous les saints Camila, haleta son père qui avait du mal à reprendre son souffle après la course-poursuite. Peux-tu s’il te plait redevenir raisonnable ?


       La jeune femme sursauta puis se retourna en plaquant ses reins contre la rambarde du balcon. Elle plissa les yeux comme si elle avait voulu voir dans le cœur de son père, au travers de la chair. Il avait l’air si normal, il avait l’air si semblable aux jours précédents. Elle avait beau se concentrer sur son aspect physique, elle n’y voyait aucune tumeur maléfique, aucune excroissance démoniaque qui aurait pu expliquer l’inexplicable. Ca aurait été si simple…Une possession, une maladie mentale, n’importe quoi pour justifier l’horreur de la révélation. Il se tenait là, de la façon la plus banale qui soit et il la regardait avec une étrange douceur mêlée d’une sorte de désespoir, comme une père navré de devoir refuser à son enfant l’achat d’un jouet onéreux.


         - Ma fille, poursuivit-il sur le ton le plus calme qu’il connaissait. Je ne sais pas ce que tu as cru comprendre tout à l’heure, mais je pense qu’il s’agit d’un malentendu. Enfin, ma chérie, tu nous connais… Tu…Nous traversons des heures très sombres qui sont propices à toutes sortes d’angoisses. Tu n’as pas une vision claire de la réalité et c’est tout à fait normal. Si tu me disais ce qui t’effraye à ce point, nous pourrions en discuter ensuite…Et tu verrais que tout ceci résultat d’une incompréhension mutu…
        - Robert je t’en prie ! Pour une fois dans ta vie, pourrais-tu te montrer efficace !

         La voix autoritaire de Catherine claqua soudain contre les murs.

         - Tu vas cesser de jouer les petites filles attardées pour une fois, ça nous changera, et tu vas revenir bien gentiment dans ta chambre. Pour l’amour de dieu, n’essaye pas de comprendre les autres, tu n’es pas outillée pour, tu ne l’a jamais été. Tu es bien contente de pouvoir bailler aux corneilles toute la journée dans ta jolie chambre avec tes jolis rêves, n'est-ce pas  ? Alors évite de mettre le nez dans une réalité qui, crois-moi, ne te plairait pas. Tu veux continuer à te promener dans les bois de la résidence, à te baigner dans la grande piscine ? De manger aux heures que tu veux ? Bien sur tu veux garder tout ça… Tu ne vivrais jamais dans un hôpital spécialisé au milieu de fous qui hurlent et qui bavent à longueur de journée.


        Camila ne répondit pas et se retourna lentement pour regarder à nouveau la ruelle et surtout ne plus leur faire face. Vivre ? Elle ne vivait pas, elle survivait. Seules les personnes qui avaient éprouvé un réel chagrin, celles qui étaient capables d’empathie et de compassion savaient faire la différence entre les deux notions. Et que savaient-ils donc de sa vie, eux qui n’avaient jamais montré d’intérêt la concernant. Alors voilà ce qu’ils lui réservaient. Ils allaient l’interner d’office dans un établissement psychiatrique et s'empresser d'en égarer l'adresse. Enfermée dans une camisole chimique de dizaine de médicaments, elle perdrait peu à peu le sens de la réalité. Alors seulement, leur crime serait assuré du plus absolu des silences puisque le seul témoin l’oublierait peut à peu. Elle s’oublierait elle-même aussi et puis…elle oublierait Dawn.

         Dawn !

         Etait-ce son esprit qui lui jouait soudain un bien mauvais tour ? Ses fantasmes prenaient-ils finalement les commandes de sa raison  ? Non, c’était bien elle, juste dans la ruelle éclairée par ce jaune orangé artificiel. Elle aurait reconnu ses longs cheveux couleur d’ailes de corbeaux, sa démarche de danseuse et son air de petit chaton n'importe où et même à cette distance. C'était elle, elle ne savait pas comment, ni pourquoi sa sœur pourtant décédée se trouvait en contrebas près de l'entrée de la résidence, mais c'était elle. Elle était accompagnée par deux autres personnes, deux jeunes femme que Camila n'avait jamais vu. A présent, les propos de ses parents prenaient tout leur sens dans son esprit. Sa mère, cette sorcière dans sa noirceur soudain révélée, avait raison. Ils avaient échoué, Dawn n’était pas morte, elle vivait et elle revenait. Et soudain, l’urgence tragique du moment rendit la jeune femme plus lucide qu’elle ne l’avait jamais été. C’était comme si son esprit fonctionnait plus vite et mieux, comme si elle voyait ce que les autres ne pouvaient pas encore voir. Quand ses parents comprendraient que Dawn était toujours en vie, alors ils n'auraient de cesse de reprendre le plan là où il s'était arrêté. Ils lui tendraient un autre piège, plus efficace et mieux pensé, pour être sur cette fois qu’elle tombe définitivement dedans. Camila était peut-être une attardée mentale, comme ils lui avaient si souvent fait le reproche, mais elle comprenait le cœur des autres, elle parlait directement à leurs âmes. Celles de ses parents étaient noires, déterminées et absolutistes dans leur cruauté. Ils suivraient leur idée quelque soit les moyens déployés. Or, Dawn était un ange, le genre de personne dont la lumière intérieure vous enrobe et voile le monde d’une soie douce et bienveillante. Si elle comprenait l’idée du mal et de l’horreur, elle n’y était pas préparée et elle n’était pas armée pour ça.

L’univers donnait une seconde chance à Camila, une chance cette fois de sauver sa sœur et de la protéger contre ces agresseurs. Elle devait faire en sorte que les deux camps disposent des mêmes armes. Elle devait donc donner des moyens à Dawn, des armes qu’elle pourrait retourner contre ses patents quand elle comprendraient ce qu'ils avaient fait et ce qu’ils voulaient encore faire.  


       Penser vite alors que tout autour hurle et vous presse ! Elle entendait sa mère continuer de vociférer toute sorte de menaces, tandis que son père acquiesçait en silence, comme il l'avait toujours fait. Il fallait faire vite, Dawn et les deux inconnues qui l’accompagnaient se trouvaient juste devant le portail à présent et semblaient hésiter à entrer. Sans doute se demandaient-elles comment la famille allait réagir après sa brusque disparition. Savait-elle qui avait tenté de la tuer ? Avait-elle aperçu David qui l’observait alors que le monstre tentait de la supprimer ? Après tout ça, il y avait de quoi hésiter à entrer à nouveau dans la gueule du loup. Camila les aperçut s’éloigner du portail et s’approcher de la clôture précisément en face de la chambre et du balcon. Elles devaient vouloir jouer la carte de la discrétion et entrer sans se faire remarquer en escaladant le mur de pierres anciennes et fatiguées. Il ne lui restait que quelques secondes avant que ses parents n’aperçoivent les intruses et ne changent leur fusil d’épaules.  


       Et soudain, tout fut clair. La brume qui enrobait ses hésitations, ses peurs et ses angoisses disparut comme balayée par quelques vents lointains. Elle voyait, elle savait, elle sentait. Le seul et l’unique cadeau qu’elle allait lui faire serait aussi son dernier. Voilà le don qu’elle pouvait faire et à présent qu’elle semblait être connectée aux forces obscures de l’univers, Camila était bien persuadée être née pour cet instant, elle était née pour amener sa sœur à réaliser son destin.


       -Faites qu’elle comprenne, murmura-t-elle tandis qu’elle observait sa sœur grimper assez habilement  sur le sommet du mur de clôture.


         Camila se retourna une dernière fois vers ses parents. Comme leur visage lui paraissait soudain étranger, comme leurs traits semblaient factices ! Son père était presque sur elle, la main tendue vers son bras, prêt à bondir sur sa chair claire. Mais, ils allaient voir ce que la pauvre, le fragile et la stupide Camila était capable de faire. Elle allait souffler fort sur les braises de la vengeance et extraire de son propre corps l’arme qu’elle destinait à Dawn. Elle allait être le détonateur, le fourreau protecteur de la lame tranchante. Elle pivota sur la gauche et tourna son visage vers celui de sa sœur, en équilibre sur le mur. Leur regards se croisèrent enfin, en cette seconde sèche. Etrangement, c’était comme si Dawn ne l’avait pas reconnue, elle l’observait avec d’immenses yeux, surprise de voir quelqu’un presque à son niveau sur un balcon. Une bise froide se leva à ce moment et fit danser les branches asséchées et gelées des arbres. La seconde était parfaite, c’était comme si toute sa vie l’avait menée ici, sur cette rambarde pour accomplir une tache précise.


       Elle ne ferma pas les yeux car elle voulait que la dernière image qu’elle emporte avec elle soit le visage de sa sœur. Elle se laissant aller par-dessus la rambarde dans un silence cérémonial, le même qui avait régné sur toute sa vie. Là encore, fasse à l’abysse de la mort, elle n’émettrait aucun son, aucune parole. Elle avait traversé le monde en s’y sentant exclue, elle décidait d'en prendre congé prématurément, car elle était née pour orchestrer sa mort. Elle entendit le cri aiguë de Dawn qui, malgré le vent et la distance, raisonna dans ses tempes comme si elle avait été juste à ses côtés.

Elle comprendra… Bientôt, se dit –elle, au moment où son corps fragile heurta violemment le sol et lui scia la respiration.

         Tout se brouillait autour d’elle, elle n’avait plus conscience de son corps brisé. Etait-elle déjà ailleurs ? Avait-elle quitté ce monde ? Elle ne ressentait plus rien. Elle percevait des sons étouffés tout autour d’elle et au milieu de cette insondable mêlée, elle finit cependant par reconnaître la voix de Dawn, chaotique et effrayée. Elle pensait avoir les yeux encore ouvert, mais elle dut faire un effort sous les invectives de sa sœur et finit par la distinguer dans le flou prononcé qui entourait sa vision. Elle était penchée au-dessus d’elle, le visage non pas triste, mais profondément choqué, comme si elle ne savait plus du tout où elle en était.
         Que t’ont-ils fait ma Dawn ? Se surprit-elle à penser. Il y a quelque chose de différent en toi, quelque chose de brisé et en même temps d’infiniment fort
 
         - Mais … mais pourquoi avez-vous fait ça  ? ? Cria Dawn en agitant les mains autour du corps de Camila pour éviter de la toucher et ne pas aggraver ses blessures. Quelqu'un  ! ! ! Vite, il faut appeler du secours  ! Oren, je t'en prie fait quelqu…
          - C'est le don que je te fais…
          - Qu…Quoi  ? Qu'est-ce que vous dites  ? Je…Attendez, ne parlez pas, les secours vont arriver…
         - Pour que …ça …marche…Il faut que tu me fasses une promesse…
        - Une quoi  ? Une promesse  ? Oui bien sur tout ce que vous voudrez  ! ! Oren  ! !
        - Ecoute…Ecoute bien…
        Dawn se pencha par réflexe juste au-dessus de la suicidaire car la voix de cette dernière agonisait entre ses lèvres et il devenait difficile d'entendre quelque chose. 

       Camila respirait en émettant une sorte de sifflement lugubre qui faisait froid dans le dos. Son corps était totalement désarticulé et pourtant, elle semblait avoir encore toute sa raison.

        - Surtout, ne leur pardonne pas… C'est le don que je te fais. Ne leur pardonne pas.
         - Mais…à qui  ? Hey  ? A qui  ?  ! ! Oren  ! Oren, elle ne respire plus  ! ! 

         C'est le don que je te fais ... 


      


Le chat · 227 vues · 5 commentaires
18 Fév 2009 

Chapitre 8


     
¾ On a une responsabilité dans cette affaire, Myna, on ne peut pas la laisser toute seule. L’humanité n’a pas le monopole de la solidarité et de la compassion. Il serait temps que les choses évoluent dans notre monde, sinon on court droit à notre perte. On aurait jamais dû la laisser sans surveillance, même cinq minutes, après ce qu’on venait de lui révéler. Tu te rends compte ? Tu lui as jeté à la figure qu’elle était morte et qu’on l’avait vampirisée ! Comment croyais-tu qu’elle allait le prendre ?
     ¾ Tu ne réponds pas à ma question, Oren.
     ¾ Je suis extrêmement contrariée, tu m’avais dit que tu allais faire des efforts de socialisation et bien ce genre d'effort passe aussi par un peu de diplomatie. Je ne sais pas, tu aurais pu essayer de lui amener les choses autrement que  :   tu es morte, et maintenant tu es un vampire et tu vas vivre éternellement en buvant du sang. C’est bon, autant lui dire qu’elle pouvait se jeter sous un pont tout de suite. Ah et je ne parle même pas de ta deuxième intervention qui a consisté à lui dire que c’était pas la peine qu’elle tente de reprendre contact avec sa famille ou ses amis parce qu’ils courraient un trop grand danger. Tu avais qu’à lui dire qu’elle allait devoir dévorer un nouveau né à chaque pleine lune ainsi qu’aux périodes de soldes tant que tu y étais ! Ce n’était pas compliqué, juste un peu de diplomatie. En plus, en tant que vampire et même si tu as été exilée, toi plus qu’une autre, tu as une responsabilité vis-à-vis d’elle. Je ne sais pas pourquoi, mais celui ou celle qui l’a faite l’a abandonnée et ça, ça prouve bien que nous sommes face à un problème plus complexe qu'une simple vampirisation.
     ¾ Oui mais moi, ma question, c’était pourquoi a-t-on emmené le chat ?

      Oren regarda la sac en bandoulière que tenait Myna et dans lequel, la petite boule de poils grise se nichait, l’air consterné.
     ¾ Mais…je…je n’en sais rien ! ! On a perdu Dawn, je ne voulais pas prendre le risque de perdre en plus son chat ! Il semble être la seule chose dont elle se souvienne. Je pense que c’est un signe. On ne plaisante pas avec les signes, tu le sais.

    
          Oren ralentit lorsqu’elle s’approcha du passage à niveau. Son coupé Mercedes, qui avait tout du gadget automobile, dût salir ses jolis pneus neufs sur le sol mal entretenu de la zone industrielle. Quand elles avaient réalisé que Dawn s'était enfuie, elles avaient tenté d’anticiper les mouvements de la jeune femme pour la retrouver. Le problème était que, comme tous les amnésiques, leurs réactions étaient guidées par l’instinct et l’inconscient et non par le raisonnement ou le vécu. Or, Myna et Oren n’avaient que très peu d’informations concernant Dawn. Ses papiers, oubliés à la boite de nuit, ne leur avaient révélé que son identité, mais rien sur ses anciennes habitudes. Ce n’était d'ailleurs pas n’importe quelle prise, la famille Windsharp avait pignon sur rue dans de nombreux domaines dont notamment celui d’Internet. Ils avaient assis leur fortune en développant des sites qui permettaient aux artisans, trop peu développés pour ouvrir un fonds de commerce, de pouvoir vendre leurs biens via un site d’exploitation et de gestion. Ils avaient été les premiers à lancer l’idée dix ans auparavant et le principe fonctionnait encore à merveille. Cette manne financière leur avait ensuite permis d’infiltrer à coup de partenariats juteux les grands sites de distribution de marchandises discount ainsi que de prendre des parts sociales dans des conglomérats d’agroalimentaires. Depuis quelques années, la famille achetait ses lettres de noblesse en multipliant les œuvres caritatives. Ils étaient de tous les combats sociaux, médicaux et politiques pourvu que l’objet de l'aide fût médiatisé. Dans la ville, un dîner de charité ne se faisait pas sans eux et bien que cette ascension sociale leur avait coûté des sommes colossales, le résultat était plutôt réussi. Ils se comportaient comme une famille dont le sang bleu remontait au moins aux Tudor et tout le monde semblait avoir oublié que cinquante ans auparavant, le grand-père était immigré irlandais, boucher de son état dans un quartier populaire. Oren, qui depuis des générations, gérait d’une main de maître un empire financier basé sur l’achat et la revente d’œuvres d’arts et d'antiquités avait croisé deux ou trois fois les époux Windsharp à l’occasion de galas de charité ou d’expositions médiatiques. A cette époque, elle ignorait qu’ils avaient eu des enfants et encore moins que leur cadette se retrouverait dans une situation aussi étrange qu'incompréhensible.

    
             Ce qui était un fait exceptionnel ne résidait pas en son agression par un vampire, car c’était un fait relativement banal, même si très tôt dans l'histoire humaine la population avait été mise en garde contre des pratiques jugées à risques. Les têtes pensantes, majoritairement le clergé puisque c’était le seul qui détenait l’art de l’écriture à l'époque de l'obscurantisme, avaient jadis diabolisé tout ce qui leur paraissait être un danger pour la population et son salut. Et elles voyaient du danger partout, plus ou moins violemment selon les grandes phases de contrôle et de crises religieuses. Les chats noirs, les femmes, les passionnés, les subversifs, les libertins, les artistes étaient autant de bubons pestilentiels accrochés à une société qu’on voulait maintenir apeurée et ainsi dépendante. Cela avait coûté un grand retard de civilisation mais avait limité en revanche la prolifération de rencontres malheureuses. La plupart des vampires évoluaient, en effet, dans les cercles subversifs et artistiques qui faisaient de l’ombre à la suprematie du clergé. La diabolisation des endroits où on pouvait en rencontrer avait permis d'éloigner l’Homme de l’influence du vampire. Et les clichés enfantins avaient la vie dure. Des siècles plus tard, on continuait de croire qu’un vampire, dans l'hypothèse improbable où il existait bel et bien, qui vous mord vous tue ou vous vampirise, qu’il brûle à la lumière du jour et qu’il ne supporte pas l’ail. En réalité, au-delà de l’aspect nourrissant, la morsure pour un vampire était plutôt un jeu de pouvoir et une pratique sexuelle. Sauf en des temps anciens où l’espérance de vie humaine était une notion qui prêtait à rire tant elle était aléatoire, les vampires ne tuaient plus pour se nourrir, d’une part parce que vider le sang d’un être humain entier les auraient fait éclater et d’autre part, parce que même si la période de l’obscurantisme avait réduit à néant le principe d’enquête policière, l’antiquité et sa redoutable organisation judiciaire aurait tôt fait de remonter à la source vampirique, s’ils avaient semé des cadavres exsangues un peu partout. Un vampire mordait par attirance, par provocation ou dans l'intention de créer un autre vampire. Beaucoup d’humains qui avaient fréquenté certaines boites de nuit un peu sélect et branchées avaient, sans le savoir, été sans doute déjà mordus. Tout comme les chauve-souris du même nom, la salive du vampire comprenait un puissant anesthésiant et un cicatrisant efficace. Le lendemain, le mordu se réveillait avec un fort mal de tête et une rougeur allergique à l’endroit de la blessure. Bref, rien qui puisse émouvoir les foules ou la sainte inquisition et c'était ce qui avait assuré la survie de ce peuple. Restait que la contamination vampirique dont le but était de produire un nouveau vampire nécessitait un processus long et dangereux pour la santé de l’être humain, parce qu’il comprenait un échange de sang, donc l’insertion d’un agent pathogène dans un organisme saint. Cette opération pouvait conduire à la mort du porteur et malgré l’acharnement des scientifiques de la nation vampirique, il était impossible de prévoir à l’avance quel porteur allait survire, mourir ou bien muter. C’est pourquoi, chaque tentative d’accouchement vampirique par cette voie était suivi par un responsable des autorités de cette nation. Il fallait donc faire une demande officielle et celle-ci devait être approuvée par un collège d’anciens. Chez les vampires, tout se faisait en au moins trois exemplaires avec deux contre seings. Ils ne s’étaient jamais remis de l’organisation de l’Egypte sous Ramsès II qu’ils considéraient comme un modèle administratif. C'était extrêmement bureaucratique mais relativement efficace. Oren, en grande historienne de ce riche bestiaire que recouvrait la part d'ombre de son monde, connaissait par cœur cette histoire. Dawn n’aurait donc jamais dû être abandonnée par son créateur. Elle aurait été au contraire amenée dans un des grands centres de gestion des vampires, elle aurait été choyée, suivie et examinée à la loupe. Une mutation réussie était une bénédiction pour un peuple qui ne parvenait pas à renouveler ses générations et donc un don extrêmement précieux qu’on ne laissait pas traîner dans les toilettes d’une discothèque, même de la dernière mode.

     Restait donc une seule option, improbable, mais encore possible. Un vampire pouvait aussi mordre pour tuer. Seulement d’ordinaire, il le faisait contre les créatures de l’ombre pas contre des humains. A quoi cela leur aurait-il servi de tuer des humains dont ils avaient besoin et qu’ils pouvaient manipuler et acheter aussi facilement ? Bref, Oren sentait la migraine cogner aux portes de ses tempes. Pourquoi tuer une étudiante de cette façon là, avec les risques que cela pouvait impliquer ?  Savait-elle quelque chose qu’elle ne devait pas savoir ou représentait-elle un danger intolérable ? Et un danger pour qui ?

     ¾
Stop, claqua Myna sur un ton sec qui lui était habituel. Elle n’est pas loin, je la sens.
       Oren sortit de la torpeur de ses réflexions et mit les plein phares pour voir devant elle.
      ¾ Ici ? mais c’est un gare désaffectée…Qu’est-ce qu’elle viendrait faire ici ?
      ¾ Elle est folle et bête. Ca ne me paraît pas illogique qu’elle ait fait un choix complètement irrationnel.
      ¾ Myna, elle n’est pas folle ni bête, elle est juste désorientée et tu le serai aussi à sa place.

      Oren gara la voiture, puis alla ouvrir le coffre. Elle en sortit deux desert eagle sur lesquels elle enclencha un silencieux. Elle tendit à Myna des cartouches de munitions supplémentaires. Les jeunes femmes étaient des professionnelles de la communication agressive, autrement dit, elles étaient chargées de faire passer un message d’une émetteur à un récepteur et si le récepteur ne comprenait pas le message du premier coup, alors elles lui réexpliquaient le concept avec des accessoires directement produits par la grande distribution de l'armement.
      ¾ Je croyais que tu voulais la sauver ? Si tu préfères la tuer, tu sais on peut le faire sans arme, inutile de gâcher des munitions.
      ¾ Ce n’est pas ça, mais mon instinct n’aime pas ce qu’il voit. Une gare désaffectée en pleine nuit, un vampire paumé là-dedans…C’est un scénario catastrophe, crois-moi, je suis une spécialiste des scénario catastrophes.
       ¾ La catastrophe, c’est surtout qu’on va ruiner nos Prada sur ses graviers !

       Soudain un coup de feu creva l’atmosphère glacée des lieux.
      ¾ Des fois, un jour, j’aimerai avoir tort…juste pour voir ce que ça fait…Elles s’élancèrent vers les hangars et, après avoir tendu l’oreille, elle se dirigèrent vers celui dans lequel une bataille chaotique semblait faire rage. A peine entrées dans la grande sale, elle durent se mettre à couvert sous les tirs très précis d’assaillants invisibles qui n’avaient par encore repéré leur présence et semblaient tirer un peu n'importe où. Oren dégrafa son petit blouson en cuir serré pour avoir plus d’aisance et arma ses automatiques.
       ¾ Tu as pu voir qui nous tirait dessus ? Lança-t-elle à Myna qui avait trouvé refuge un peu plus loin derrière une vieille remorque.
       ¾ Non, mais ce que mon nez me dit en revanche, c’est qu’un sale lycan se trouve ici !
        ¾ Un lycan ? Mais les Lycans n’utilisent pas ce genre d’armes…
       ¾ Oui et bien peut-être que ceux-là ont gagné un forfait découverte dans un stand de tir, qu’est-ce que j’en sais moi ? Je te dis qu’il y a un lycan ici.

       La question du loup-garou avait toujours divisé les deux jeunes femmes. C’était leur seul point de discorde entre elles, mais il était constant. Oren avait été plus ou moins élevée par ce peuple. Son mentor n’était autre que leur roi et elle avait partagé sa jeunesse avec ses deux fils. Elle aimait ce peuple et leur vision du monde. Myna, quant à elle, et malgré la condamnation à l’exil dont elle avait fait l’objet par ses propres pairs, avaient été élevée dans la haine du lycan en tout bon vampire qui se respecte. Il fallait croire que le monde des ombres n’étaient pas assez grands pour deux nations concurrentes en nombre et en puissance. Mais, s’il était vrai que c’était un sport prisé que de chasser les vampires, comme on attrape des baballes, les loups-garous ne s’en seraient pas pris à une proie aussi facile et fragile. Ils avaient des principes de chasse précis dont leur souverain n’aurait toléré aucune entorse.
     Oren fixa sa partenaire tout aussi lassée qu’elle d’être coincée à l’entrée du hangar, puis se concentra et visa dans le noir. Un râle ou deux, suivit d'un chuintement d'acier et de tissu lui confirmèrent qu'elle avait fait mouche. Cela étant, elle faisait toujours mouche. Malgré son physique d’adolescente versée dans le gothique fashion griffé haute couture, Oren était une pointure dans son domaine et rien ne pouvait se soustraire à sa main armée quand elle faisait de vous sa cible. Myna fit un bref signe de la tête puis s’élança droit devant, couverte par les tirs précis de sa partenaire. D’un bond leste et puissant, elle sauta sur les reliefs des caisses empilées et des vieilles carcasses de wagons pour aller débusquer l’ennemi dans les recoins de ses cachettes. Ses tirs étouffés par les silencieux, habitude de travail systématique, étaient suivis de sons brefs et sourds des corps qui tombent comme les fruits mûrs d’un arbre fertile. Myna finit par cesser de tirer pour se concentrer et trouver le reste des assaillants.
         Soudain, un grognement puissant la fit se retourner et sa souplesse, pourtant exceptionnelle, ne suffit pas à lui faire esquiver un magistral coup de patte. Elle recula de plusieurs mètres sous l'impact et son élan fut stoppé lorsque son dos heurta une pile de palettes. Elle arma à nouveau et visa la boule de poils infâme qui sautait de pyramides d’objets industriels en poutres d’acier soutenant l’édifice.

      ¾
Myna ! ! Cria Oren, il n’est pas contre nous ! C’est Liam !
     Le vampire feula puissamment et cessa de le viser. Il ne manquait plus que lui, le fils cadet de Marcus, roi incontesté et inconstable du peuple des loups-garous. Depuis que Myna avait décidé de remettre sa vie entre les mains d’Oren, elle avait du faire beaucoup de concessions dont tout le monde semblait ignorer l’étendue, selon elle. L’une notamment et pas des moindres, consistait à accepter le fait qu’Oren était donc presque de la famille de Marcus, autrement dit de la famille de ces sacs à puces puants et résolument abjectes. Les lycans étaient les pires des créatures au monde, ils étaient arrogants, jaloux, envieux de la position des vampires et dévorés par un complexe d’infériorité qui les ramenait à leur dure condition de gros chiens, ni plus, ni moins. Côtoyer un lycan revenait à considérer que son caniche pouvait avoir une conversation intéressante sur les origines de la vie et une conscience de moi intérieur. Totalement débile.
           La grande porte d’entrée du hangar s’ouvrit brusquement plus en grand derrière Oren et les silhouettes nimbées d’ombres de l'ennemi commencèrent à s'échapper de la grande salle dans un flot saccadé mais efficace.

         ¾
Ils s'enfuient ! S’écria Oren qui s’élança à leur suite dans l’espoir de voir à qui elles venaient d’avoir à faire.
         Myna sauta à terre et se dirigea prudemment dans le noir. Les assaillants n'étaient peut-être pas tous partis et le Lycan demeurait encore quelque part dissimulé dans les recoins de la pièce. Elle sentait Dawn, elle l’avait sentie depuis le début. Elle était cachée dans cet endroit et elle était vivante, enfin morte pour être précis, mais toujours en bonne santé et en un seul morceau.

         ¾
Mais merde ! ! C’est quoi ton problème ? Tu tires dans le tas et après tu réfléchis ? T’as pas vu qu’il y avait deux camps  et que ceux qui te tiraient dessus le faisaient sur moi aussi ?

         Myna fit volte face et planta ses yeux froids d’encre noire, sur la silhouette à nouveau humaine et totalement nue de Liam. Elle pointa son arme droit sur lui.
          ¾ Je n’ai pas pris mes balles en argent, mais je pense que je peux quand même te faire quelques dégâts fâcheux, dit-elle sur un ton monocorde en visant finalement l’entrejambe du lycan.

        Liam ralentit et mit spontanément sa main devant ses parties, ô combien précieuses, par un réflexe un peu puéril.
        ¾ Si tu n’étais pas avec eux, poursuivit-elle, qu’est-ce que tu fais ici ?
        ¾ Ca te regarde pas ! Et comme j’étais là avant toi, je pense que c’est plutôt à moi de te poser la question. D’habitude, le courage vampirique vous fait vous déplacer à trois ou quatre, au minimum, alors où sont tes petits copains morts-vivants ?
       ¾ Liam ! lança Oren qui venait de pénétrer à nouveau dans le hangar, hélas totalement bredouille. Je savais que c’était toi ! J'aurais reconnu ton grognement n'importe où.
        Elle s’élança vers lui et lui sauta au cou dans un geste enfantin et spontané qui lui était habituel. Liam la serra fort contre lui par automatisme familier.
        ¾ Oren ? Mais qu’est-ce que tu fabriques dans ce genre de coin sordide ?
        ¾ Je vais vomir, un jour. Par pitié, Oren, il est nu, pense à l'hygiène…
        ¾ Je suis à la recherche d’une jeune fille, fit-elle sans relever l’objection de son amie, en fait c’est un jeune vampire. Elle est sous ma protection mais elle m’a échappée. Elle est en grand danger. Enfin, c'est un très longue histoire.
         ¾ Oui la petite crevette. Dawn c’est ça ?
         ¾ Tu la connais ?
        ¾ Pas vraiment, en fait je l’ai un peu coursée, je pensais qu’elle m’amènerait à d’autres vampires. Elle a failli passer sous un train tellement elle était à côté de ses pompes. Elle m’a un peu raconté son histoire et soudain, des types nous sont tombés dessus. Merde, j'ai horreur que des gars sortis de nulle part se la jouent men in black et essayent de vous plomber les fesses, sans s'annoncer ni dire pourquoi  ! On les justifie maintenant nos guerres, bordel  ! Et, je veux pas faire dans la théorie du complot, mais c’était pas après moi qu’ils en avaient.      
        ¾
Bon attends, une chose après l’autre. D’abord elle est où ?
        ¾ Je l’ai laissé là-bas.

         Il pointa du doigt sur la gauche puis s’avança jusqu’à l’endroit indiqué où Dawn n’avait pas bougé d’un poil, le nez toujours collé au sol, ce qui semblait devenir chez elle une habitude.
         
¾ Pauvre petite, lâcha Oren dans un souffle maternel. Dawn ? Tout va bien, tu es hors de danger.
          La jeune fille leva le nez du béton froid et irrégulier. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle était soulagée qu'Oren l'ait retrouvée, comme si elle s'était finalement sentie un lien avec cette inconnue. Après tout, elle et Myna étaient à présent les deux seules personnes qu'elle connaissait puisqu'elle ne se souvenait plus d'aucune autre.
            ― Mais qui étaient-ils et qu'est-ce qu'ils voulaient  ? Demanda Dawn tout en se relevant péniblement.
            ― Je ne sais pas, mais il va falloir découvrir ça vite.

           Oren épousseta la jupe de Dawn. Elle avait l'air contrariée et ses jolies lèvres fardées d'un rouge carmin profond se tordaient en un rictus ennuyé. 
            ― Quoi, même vous, vous ne savez pas qu…
           Dawn s'arrêta soudain de parler lorsque ses yeux rencontrèrent la plastique athlétique et, surtout, totalement nue de Liam. Malgré un effort de concentration surhumain, enfin sur-vampire à présent, elle piqua un phare très visible.
             ― heu… est-ce que je suis la seule à avoir remarqué qu'il était nu et est-ce que je suis la seule que ça perturbe  ?

           Liam éclata d'un rire franc et mélodieux.
          ― Désolé de te perturber, mais quand tu es un loup garou, il y a deux choses auxquels tu renonces  : la pudeur et monter à cheval, tout comme tu devras toi-renoncer à sentir bon. C'est pareil.
          ― Pourquoi monter à chev…hey  ! ! Mais je sens pas mauvais !       

            Dawn renifla son col de chemise juste pour être sure, mais constata qu'elle ne sentait pas autre chose qu'un peu de limaille de fer et de rouille.
            ― Ah si si, tu pues le vampire, mais tu vas t'y faire.
          ― Laisse tomber petite, intervint Myna sur un ton condescendant. Ils ont toujours été jaloux du fait que nous n'avons aucune odeur, ce qui rend notre chasse plus difficile, tandis qu'ils ont beau faire, ils sentent toujours un peu le chien mouillé.
         ― Temps mort vous deux  ! Claqua Oren, ne m'obligez pas à en prendre un pour taper sur l'autre. On a des choses bien plus importantes à régler.
          ― On  ? Comment ça on  ? lâchèrent presque en un parfait chœur le vampire et le lycan.
         ― Oui, parfaitement  ! Si on s'est tous retrouvé ici en même temps, c'est un signe  ! Il ne faut pas contrarier les signes, quelque chose de grave est en train de se passer. Je le sais, je le sens. Il faut être attentif à ces choses. Peut-être que je n'ai pas réussi à attraper un des ces assaillants, mais ils ont laissé derrière eux quelques uns de leurs cadavres dans la précipitation et eux vont bien nous apprendre quelque chose.
          ― Mais de quoi tu parles  ? C'est le hasard si on se retrouve ici  ! Je chassais moi, comme je chasse tout le temps, ça n'a rien à voir avec tes signes ou je sais pas quoi d'autres écris dans les étoiles  ! Enfin, Oren, c'est complètement déb…
         ― Ne me contrarie pas quand je parle de signe, ne me contrarie jamais quand j'ai une intuition. La dernière fois que tu m'as pas écoutée, on est resté coincé trois plombes sans manger dans la salle du jeu de paume, tu te rappelles de ça, parce que tu as failli manger une chaise à force  !  Donc,  suis-nous et ne me grogne pas dessus.

        Sous ses airs d'adolescente menue et fragile d'une quinzaine d'années, Oren était pour le monde des ombres une bien singulière orpheline. Ce mot désignait normalement les mutations originales et isolées qui créaient des créatures uniques dont on ne savaient de quelle espèce elles tiraient leur évolution ou leur dégénérescence et dont on ignorait si elles annonçaient une nouvelle race ou si elles allaient demeurer une exception. Normalement, ces cas exceptionnels passaient inaperçus et ne présentaient aucun intérêt pour personne. Mais la jeune femme présentait un caractère particulier parce qu'elle jouissait d'un très grand pouvoir qui la rendait extrêmement populaire auprès des autres peuples. Elle était une méta-morphe, appellation inventée spécialement pour elle et qui désignait le fait qu'elle pouvait prendre l'apparence de toutes les formes de vie pourvu qu'elle soit organiques. En un coup d'œil, elle pouvait imiter n'importe quelle créature, sa voix, sa gestuelle, jusque dans son odeur. 
         La grande question que se posaient vampires et lycans, était de savoir si Oren pouvait se reproduire de sorte que sa descendance puisse combiner ses caractéristiques ainsi que celles de chacune des races. Cela faisait quelques décennies qu'elle était donc convoitée et courtisée par ces deux clans sans qu'elle n'ait jamais fait de choix. Car, hélas pour ces aspirants, Oren avait une nature psychologique très complexe pour ne pas dire totalement psychotique. Elle était donc imprévisible, obsessionnelle et la plupart du temps incohérente lorsque personne n'était là pour cadrer ses névroses. Aussi, quand elle parlait des astres, de la destinée et des signes, il était hors de question de la contrarier sur ce point. Et le fait était que, dans ses délires métaphysiques, elle avait souvent raison, comme si sa folie lui avait ouvert les portes d'une sorte sixième sens.
           Contre mauvaise fortune, bon gré, Liam émit quand même un léger grognement de principe, puis suivit la troupe jusqu'aux carcasses inertes de leurs agresseurs. Dawn emboîta le pas comme un automate, bien persuadée qu'elle n'avait plus rien d'autre à faire que d'épouser la cause de ces nouveaux compagnons et, bien malgré elle, totalement hypnotisée par les fesses galbées de Liam.
Oren s'accroupit près d'un des corps et commença à fouiller les poches de son costume sombre d'excellente facture.

            ― En tout cas, il est humain, nota Myna d'un air presque aussi écœuré que lorsqu'elle parle des lycans. Ceci explique le recours à ce genre d'armes.
           ― Alors voyons ses papiers. Il s'agit de …de…Monsieur Jarvis stockes…
           ― Ah ben déjà rien qu'avec un nom pareil, il est mieux mort, le pauvre garçon.
           ― Merci Liam, tu m'aides beaucoup. Y'a rien dedans, pas de… Ah attendez, il y a une note, c'est pour un repas. Ca alors…
           ― Quoi  ?
          ― C'est un coupon de recharge pour une cafétéria…
         ― Oooh oui quelle découverte  ! Y'a vraiment des monstres partout, même dans les cafétérias  ! Mais où va le monde …
          ― Liam, le coupon est fait avec le logo de la LK corporation. Ca y est, tu replaces  ?
          ― Quoi, ce serait des hommes à Loki, répéta Myna.
         ― Ben tes signes, ils nous mettent pas dans la merde, tiens…
         ― Mais c'est qui Loki, demanda enfin Dawn de moins ne moins rassurée par les mines de ses compagnons, bien que pour être honnête, elle ne comprenait rien aux enjeux liés à la situation.
        ― Pour faire simple, tu vois dans les histoires, y'a toujours un méchant. Ben lui, c'est le méchant des méchants de toutes les histoires.


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Chapitre 9
 



       Les chiens c'est nul. C'est pas de leur faute, c'est juste que génétiquement, ils sont nuls. 

         Mais alors les loups-garous, c'est pire. Comme si vous preniez la chose la plus inutile, la plus bête et la moins intéressante et que vous multipliez par trois cette chose, habituellement d'un mètre sur un mètre. Donc les loups-garous, c'est encore plus nul que nul.

        Avez-vous déjà remarqué dans les films d'action, votre premier contact avec le méchant de l'histoire, c'est presque toujours dans une fusillade, une course-poursuite, ou une attaque à main armée. Comme s'il n'existait pas d'autres moyens plus subtiles au grand méchant de signifier au gentil qu'il est bien le méchant de l'histoire. Depuis le temps, il aurait dû comprendre que c'est complètement inefficace parce que d'abord, il rate toujours le gentil qui s'en tire systématiquement parce que sinon il n'y aurait plus de film, mais ensuite, parce qu'à la première attaque le gentil il n'a absolument pas compris le message. Aucun des gentils pris entre deux fusillades au début du film ne sait jamais pourquoi il fait l'objet d'une fusillade, ni par qui. Alors je m'interroge. Les humains sont-ils complètement débiles ou juste demeurés  ? Considérant que le méchant ne résiste jamais bien longtemps à l'envie orgueilleuse de dire au monde entier qu'il est bien le méchant, pourquoi ne commence-t-il pas tout simplement par envoyer un mail ou un sms ou même un courrier au gentil en lui disant que sauf erreur de sa part, il est le méchant et il va donc lui régler son compte de sale gentil  ? Non, au lieu de ça, on épaissit le mystère, ce qui n'a absolument aucun intérêt parce que si le mystère est trop épais, le héros est largué et n'arrive jamais au bout de l'intrigue. Résultat, ça donne des séries TV fleuve qui ne se terminent jamais, faute d'audience, parce que personne n'a rien compris. Ca énerve tout le monde, mais comme l'être humain ne tire jamais les leçons de ses propres erreurs, alors il remet le couvert. Bref, ça leur aurait coûté quoi à nos sniper de s'annoncer dans ce fichu hangar  ? Trente secondes, le temps de dire " oh là, nous venons en guerre au nom de Loki, permettez qu'on vous tire dessus". Ca nous aurait économisé les délires de raisonnement de la petite démone et ça m'aurait éviter une migraine.

         Parce qu'au lieu de ça, je me retrouve embarqué de force dans un sac absolument pas fait pour et coincé dans une voiture avec deux vampires, un monstre et un gros lycan. Et là, à ce propos, je tiens à rappeler à tous les futurs utilisateurs de coupés, que ce genre de voiture, c'est fait pour frimer quand on veut montrer qu'on a pas de charge de famille, à peine une maîtresse qu'on emmène jamais en balade et que donc, on est complètement disponible pour une auto-stoppeuse de 18 ans, taille 34, car après ça rentre plus sur les sièges en cuir. Jamais et je demande aux constructeurs automobiles de le stipuler dans leur contrat d'utilisation, ces voitures ne sont faites pour accueillir quatre personnes dont un gros loup-garou.

            Mais j'entends vos soupirs d'indignation, je ne suis pas sourds et les humains ne sont jamais subtiles quand ils pouffent d'indignation. Je sais que l'instant est grave  :,"ils" s'en sont pris à ma Dawn. "Ils", autre concept humain pour désigner les méchants qui ne se sont pas annoncés comme tels, parce qu'ils veulent ménager le suspens et épaissir le mystère, alors que ça gonfle tout le monde, voir paragraphe du début. Et là, je dois bien avouer que lorsque ça s'est produit, j'ai eu comme un bref instant de stupeur dubitative. Oui, contrairement aux humains souvent monotâche question sentiments, un chat peut être saisi de stupeur et en même temps être dubitatif. Mais ne refaites pas ça chez vous, vous n'êtes pas équipé pour. Bref, le méchant de cette histoire aurait-il un vrai problème de connexion neuronale  ? Etait-il pour une fois juste idiot  ? Parce que ça ne les avait pas effleuré, mes compagnons de fortune dans la boite à sardine à deux cent cinquante mille euros sans essuie-glace en position manuelle, mais on était en train de parler d'une pauvre étudiante. La seule révélation qu'elle n'avait jamais eu, c'était de comprendre qu'une coloration ne tient pas plus longtemps qu'on la laisse dix ou cinquante minutes.

          Et c'est à ce moment là que tout devint clair et logique. Si, si un jour vous avez la chance de vous réincarner en chat, vous comprendrez…


Le chat · 163 vues · 4 commentaires

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